19.03.2008

Le salariat : une aliénation en contradiction avec l’humanisme

Le salariat : une aliénation en contradiction avec l’humanisme
Salariat, Soumission et Sélection


Suite à des question amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).

Voici, du Newropeans Magazine, Le salariat : une aliénation en contradiction avec l'humanisme (février 2007)


I Le salariat
Fondé sur le lien de subordination du salarié envers son employeur, le salariat pose une grande entrave à l’intégrité civique, qui proclame la liberté et la responsabilité de l’individu, et à l’humanisme, qui refuse l’idée qu’un homme soit asservi.

Dès lors les lois ont « adouci » la subordination, en la régulant par des droits sociaux. Le salariat, subordination en échange d’un salaire et de droits sociaux, est objectivement un esclavage civilisé (rendu civil), « humanisé », amoindri et sous condition.

On est loin de la liberté (obligations en échange des droits sociaux) ; loin de l’égalité (subordination) ; loin de la fraternité (concurrence).

Le salariat est un processus de déresponsabilisation ; il est donc problématique d’allier salariat et vie civique, puisque les valeurs de l’un sont le contraire des valeurs de l’autre.

On aurait tendance à croire que tant que les salaires sont suffisamment élevés, le salariat donne le loisir de consommer un grand nombre de choses, loisir facile à confondre avec la liberté puisqu’il donne la possibilité de bouger, de se procurer de la culture, etc. Pourtant, il est illusoire de confondre liberté et loisir de consommer sous prétexte que ce loisir est plus tangible que les libertés individuelles pures et dénuées de moyens.

Si les libertés individuelles dénuées de moyens demeurent théoriques, il n’en reste pas moins que les moyens d’un homme subordonné ne sont pas une liberté, mais des facilités.

Sans subordination, pas de droits sociaux. Les alternatives au salariat - professions indépendantes - subissent des pressions fiscales qui les rendent difficiles d'accès. Le salariat est une prise d’otage, et la seule réponse trouvée par les salariés est la prise d’otage, par la lutte collective.

Les luttes dites sociales cherchent en général à répandre autant que possible le salariat et à diminuer le pouvoir des patrons. Elles entérinent donc à la fois la subordination et la déresponsabilisation (le patronat entrepreneurial n’est plus libre de ses décisions : plutôt que de rendre la liberté à tous, on l’enlève à ceux qui l’ont).

Les luttes sociales propagent ainsi l’asservissement : elles permettent d’augmenter l’égalité, mais contribuent à annihiler la liberté d’initiative et l’autonomie.


Des voix de l’anarchie se font entendre.

Les voix ultra-libérales souhaitent libérer entièrement les rapports entre les hommes et les échanges. Elles considèrent que la propriété privée est le fondement de la liberté humaine, et postulent que ce droit inaliénable est garant des autres droits. Elles supposent qu’une harmonie naturelle, une main régulatrice invisible, empêcherait une prise de pouvoir radicale des uns sur les autres.

Des voix libertaires s’appuient sur l’idée contraire bien que semblable : elles croient à une harmonie des rapports humains dès lors qu’on y mêle pas d’argent ou d’échange marchandé. La propriété privée est l’ultime perversion, et l’éliminer permettrait de cesser les rapports de force et de pouvoir.

Bien souvent, les théoriciens ultra-libéraux et libertaires sont payés par l’Etat pour le détruire, et leur radicalité éthérée, si elle séduit par l’acuité de la critique et l’audace de l’imagination, fait frémir quant à l’irréalisme et la foi totale en l’harmonie naturelle.

Il y a sans doute une voie du milieu, qui renonce à la subordination avilissante sans pour autant prêcher les folies d’une liberté totale autorisée par la bonté innée de l’homme (libertaires) ou la perfection équilibrante de la « nature » (ultra-libéraux).


II La soumission
La hiérarchie fait croire à l’ordre hiérarchique du monde. Les êtres humains s’identifient à leur rang dans la hiérarchie, et ce rang, parce qu’il détermine de fait les pouvoirs dans la société, déteint sur la vie civique et les choix individuels et collectifs. Elle nuit péniblement, cette hiérarchie, au bon déroulement de la vie civique et à l’exercice de la citoyenneté. Elle perturbe l’intérêt général et tronque la vision humaniste qui fonde notre société puisque elle ne la respecte pas tout en étant plus effective. Comment croire une liberté proclamée sans effets visibles quand on subit quotidiennement les effets de la subordination, de la hiérarchie, qui se propagent – par l’argent et le pouvoir – or de l’entreprise ?

La subordination est une atteinte à la dignité de l’individu ; elle est accompagnée de la déresponsabilisation. On ne peut être un homme libre et subordonné. On ne peut être un homme responsable et subordonné.

Reconnaître un supérieur hiérarchique, c’est se déposséder de sa liberté, de son autonomie et de sa responsabilité.

Reconnaître un inférieur hiérarchique, c’est renoncer au respect de la liberté et de la responsabilité de l’autre.

L’inférieur et le supérieur brisent ensemble les liens de liberté, d’égalité et de fraternité que la vie civique leur impose pourtant.

Ils partagent cette responsabilité mutuellement fratricide.

Les ressources inhumaines de cette organisation trouvent leur application dans la gestion des ressources humaines.

Le terme de ressources humaines est inacceptable. Il n’y a pas de ressources humaines. Il y a des individus et la collectivité.

L’homme ne peut être, en pays humaniste, un moyen, de même qu’il ne peut être une ressource, pour l’entreprise ou pour l’Etat. Il n’est que la fin.

Les ressources humaines sont le témoignage de l’esclavage adouci, de la manipulation de l’homme à des fins autres que lui-même.

Le salariat est incompatible avec l’humanisme : le salariat considère l’homme comme un moyen. L’homme est au service de l’entreprise et non le contraire ; les décisions sont prises en fonction des produits et non de la fin que l’on donne à l’homme. Celui-ci est considéré par son rang dans la hiérarchie, non par son essence inaliénable d’être vivant.

Le corps humain est un corps animal. La liberté humaine ne peut se passer de liberté animale, celle de se mouvoir dans le temps et dans l’espace.

Le salariat, dans la grande plupart des cas, impose une astreinte à résidence professionnelle d’un certain nombre d’heures par jour, durant lesquelles le salarié est subordonné et surveillé. Cet asservissement contractuel lui donne droit à un salaire et à des droits sociaux.

Nous sommes loin de la liberté de mouvement ; loin de l’homme libre de ses gestes sur une planète libre.

La liberté devrait pouvoir se mesurer, entre autres, au fait que l’homme dispose de son temps et puisse aller et venir à sa guise dans l’espace.


III La sélection

La sélection des supérieurs et des inférieurs hiérarchiques, dans notre société, se fait en grande partie par le diplôme.

Sanctionner la légitimité (à la parole, à l’exercice d’un métier…) comporte sans doute des avantages puisque la normalisation d’une profession et le formatage des individus préviennent dans une certaine mesure la folie de l’arbitraire ; mais elle présente aussi des risques.

Le diplôme ne donne pas seulement une légitimité à certains : il l’enlève à d’autres. En donnant une légitimité aux diplômés, il en prive tous ceux qui ne possèdent pas le diplôme.

Le diplôme est une sanction arbitraire et pernicieuse. Il s’agit d’un accaparement du jugement intellectuel et scientifique, qui se renouvelle à travers les générations, la sélection procédant de l'autoreconnaissance : le sélectionneur juge apte celui qui lui ressemble.

La restriction de l’accès à l’initiative scientifique et professionnelle à laquelle on est arrivé est effarante. Un grand nombre de métiers sont inaccessibles à qui ne suit pas la voie officielle. Il s’agit d’une grande confiscation du savoir et de l’action.

De même que l’Etat ou un groupe privé ne devraient pas pouvoir disposer de l’Histoire, de l’Art, des moyens d’expression, ils ne devraient pas plus disposer de la science et de la suprématie intellectuelle (distribution des sanctions intellectuelles et scientifiques, légitimité de la parole et de la prise de décision).

Ainsi l’élitisme constitue un accaparement.

A la Révolution française, Sieyès (qui posa les trois questions : qu’est-ce le Tiers-Etat ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent ? Rien. Que demande-t-il ? A être quelque chose.) voulait rétablir l’aristocratie naturelle. Les fondateurs américains aussi invoquaient souvent cette notion.

La question de l’élite semble être de savoir comment on la choisit (caste héréditaire, formatage intellectuel appelé "mérite", richesse, tirage au sort, etc) ; pourtant, l’existence même d’une élite implique une société non égalitaire et un accaparement par certains du pouvoir et de la légitimité de parler, de décider, de gouverner, de choisir (on est pas loin de la légitimité de penser).

Créer une élite, c’est sélectionner les "meilleurs" : or, l'aristocratie signifie le « gouvernement des meilleurs ». La création d’une élite se confond avec la création de l’aristocratie. L’ « élitisme républicain » vise à ce que l’aristocratie soit mouvante et qu’elle ne se transmette pas, mais il est aristocratique quand même. Y-a-t-il des aristocraties plus légitimes, plus justes que d’autres ? Légitimer une aristocratie, c’est penser que certains sont meilleurs ; c’est donner un à petit groupe le pouvoir, s’en justifier intellectuellement et politiquement, et c’est donc un accaparement.

L’aristocratie (ou élitisme, cela se confond), c’est l’idée que tout le monde n’a pas les mêmes moyens de gouverner : seuls certains l’ont, et il faut leur donner le pouvoir. Or, plus la sélection semble légitime et juste, plus elle est monstrueuse à subir, car le quidam qui n'entre pas dans ses critères ne peut s'en prendre qu'à sa propre incompétence ; c'est sa nullité que la société lui renvoie - la légitimation de la sélection étant au moins aussi douloureuse que la privation qu'elle occasionne.


Je ne crois ni à l’élitisme, ni au non élitisme. Les tentatives de justification des systèmes en cours sont toujours tronquées, et chaque système lèse un nombre de gens assez conséquent pour qu’il soit très critiquable.

Si nous nous concentrions sur un credo qui définirait nos principes et droits de base, peut-être pourrions nous améliorer la société, en éliminant la subordination sans la remplacer par la lutte infernale entre les êtres et les féodalités de secours qui en résultent. C’est la grande quête de l’alliance entre l’autonomie des initiatives et l’union autour d’un fondement - projet commun.

On refuse facilement les idées qui, critiquant une situation, ne lui proposent pas des remèdes immédiats : les « modérés » ne veulent pas critiquer le système en cours parce qu’ils le soupçonnent moins pire que ceux que l’on propose. Les « extrémistes » confondent la prudence et la lâcheté, et haïssent assez le système pour tenter autre chose, fut-ce pire.

Mais la peur du désespoir ne devrait pas fermer la porte de la pensée. Agir en conscience sur des bases désespérées est peut-être moins pire que de laisser perdurer des malheurs ou que d'agir en croyant qu’une idée va enfin régler les problèmes de justice et de pouvoir que les humains ont toujours connu.

17.03.2008

La langue peut-elle être officielle ?

Suite à des question amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).

Voici La langue peut-elle être officielle ? publié dans le Newropeans Magazine


La langue peut-elle être officielle ?

Inventer pour se déployer

Les auteurs anciens ne se lassaient pas d’inventer des mots : ils pensaient en inventant, ils inventaient en parlant, ils parlaient comme ils vivaient. Leur langue française était souple comme une gamme des premiers temps du jazz et autorisait des créations orthographiques, grammaticales et lexicales, qu’on n'aurait même pas eu besoin de qualifier de « création ».
On ne jugeait pas la langue en disant : « c’est bien » ou « c’est faux », mais le critère de la beauté, qui ne se confondait pas avec l’idée de justesse ou de conformité aux règles, primait.
Il n’y avait pas de difficultés pour féminiser les mots d’ordinaire réservés aux hommes. On féminisait comme on voulait, quand la situation l’exigeait.

L’académie française et la scolarité de masse ont changé les choses. « Il ne sait pas écrire, il ne sait pas parler un français correct », ces phrases signifient que la personne n’use pas de la langue française officielle. En outre, l’Académie et les commissions de néologismes surveillent de près la création des mots.
Peut-on surveiller la langue ? Peut on l’empêcher de pêcher des mots dans d’autres langues, de faire évoluer sa grammaire ? L’encadrement de la langue dans une grammaire et un lexique officiels ne traduit-il pas un pouvoir totalitaire sur les mots et les locuteurs ?

La langue interdite

Les Tahitiens du Tahiti ancien ne pouvaient prononcer certains mots qui étaient tapu (d’où l’emprunt français tabou). Ainsi, lorsque Pomaré devint roi son nom devint tabou. Or pö signifie la nuit, et mare, la toux. Il fallut inventer deux nouveaux mots pour dire nuit et toux parce que les prononcer conduisait à la mort. C’est le contraire de la liberté d’expression et de pensée.

Le pouvoir religio-politique des rois tahitiens est imité par certaines grandes entreprises.
Une autre entrave au déploiement de la langue aujourd’hui est la privatisation de certains mots ou sigles. Je ne peux employer certains mots librement dans un article car ils appartiennent à des marques, qui m’empêchent de les citer sans citer le possesseur (GO, caddie). Les mots, donc, ne sont économiquement pas libres !


Peurs

Les peurs de dégénérescence (contamination par l’anglais, appauvrissement lexical et grammatical) sont fondées : toutes les langues du monde peuvent en mourir.
Une langue pauvre rend difficile l’expansion expressive des êtres et de la culture. L’inculture, l’abrutissement des foules devant les divertissement de masse, leur allégeance tacite aux journaux, aux télévisions et aux produits culturels à la mode écrasent la langue.
Mais comment pourrait-elle être sauvée d’en haut, par des ingénieurs agréés de la langue française ?
Eteignons définitivement la télévision, créons notre propre pensée, vivons libres, lisons les siècles passés et les mots que nous inventerons seront aussi culturels que ceux de nos auteurs classiques.

Si l’on veut favoriser une langue française belle et culturelle, on ne le fera pas par des restrictions et des instructions de gens dont le savoir et la culture ont été sanctionnés par un diplôme d’Etat, mais en créant de la beauté et de la culture en français.
Parler une langue riche ce n’est pas parler une langue bonne - c’est parler une langue vaste, qui s’ouvre à l’avenir et ajoute sans cesse le présent et l’avenir au passé.

Laissons la langue être parlée et écrite et elle s’enrichira. Avons-nous peur de la culture que nous pourrions faire naître ?


Administrer, formaliser, officialiser

Notre vie entière se traduit en numéros, en formulaires, en précisions. Je suis M ou F (masculin ou féminin) ; ma naissance est calculée au jour près et je dois sans cesse répéter ce jour exact au long de ma vie ; mon adresse postale est rigoureusement exacte, je dois en informer un grand nombre d’institutions si j’en change ; ma situation de famille est régulièrement contrôlée et doit être exprimée de façon précise.

Au fil de temps la langue s’est codifiée comme toute notre vie.

La langue est la pensée humaine. Codifier la langue, c’est codifier la pensée. On étouffe dans une langue officielle, où certaines phrases sont « françaises », d’autres « en mauvais français ». Une langue trop codifiée est une langue qui prescrit la pensée.


Administration et conformité

Parce que nous officialisons, administrativons et entérinons tout ce que nous faisons (orientation sexuelle, identité (état-civil), langue, circulation, logement, entreprise, vie familiale, enseignement, etc), nous en oublions la liberté qui se cache derrière la théorie de la liberté.

De même que les obligations administratives sont des restrictions qui annihilent l’initiative et la liberté de création (culturelle ou économique), de même, les obligations linguistiques constituent un accaparement de la langue, créant la peur de la sanction, annihilant les tentatives d'expression.
Tout cela participe d'une normalisation de nos vies...
Le cinéaste Pasolini déplorait que la télévision rendait les gens conformes ; il faisait la différence entre les acteurs ayant un visage personnel et les acteurs ayant un visage conforme, télévisuel. Il était dur, n’est-ce pas ? Je dirais que la langue est comme le visage : si elle est standard, elle n’a pas beaucoup d’autres intérêts que de « passer », d’être « correcte ».

Comment pourrions-nous être heureux dans une langue étriquée ?
Nietzsche : « Il faut encore porter du chaos en soi pour donner naissance à une étoile dansante ».
Quelles portes faut-il ouvrir pour libérer la langue qui dort, perdue entre le chaos des incultures et la culture officielle et administrative ?

23 avril 2007

14.03.2008

J’admire les bonobos de ne pas avoir inventé le code html

Suite à des question amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).

Voici J’admire les bonobos de ne pas avoir inventé le code html, publié il y a quelques mois sur le site d'Esther Mar.
Chaque fois qu’on me parle de l’intelligence supérieure des humains, me revient le profond et doux regard de Gange, chienne setter anglais qui partagea ma vie entre 1991 et 2002.
Les regards intelligents, les regards stupides se côtoient parmi toutes les espèces, l’espèce humaine et les autres espèces animales. Jamais je n’ai remarqué qu’il était possible de faire une généralité sur une espèce particulière d’animaux.
Il en va de même de l’intelligence du cœur, de la grandeur d’âme, et même de l’humour.

Ce qui frappe, c’est la supériorité intellectuelle au sens où l’invention et la création sont immensément plus développées chez les humains – surtout chez certaines civilisations qui possèdent un pouvoir de construction et de destruction faramineux. (Un ami me reproche de faire la différence entre les civilisations ; c’est qu’ayant étudié un grand nombre de langues et de cultures, j’ai remarqué que ce que la culture européenne appelle « l’invention des hommes », n’est pas toujours apprécié et partagé par les autres, par exemple par les Yanomani ou par les Tchouktches. Leur culture n’est pas moins belle ; elle est moins constructrice et moins destructrice).
Citons par exemple l’horloge ; l’avion ; les mathématiques ; la musique ; la peinture ; l’astrophysique ; la neurologie ; la lutherie ; la sculpture ; l’architecture ; les armes de destruction massive ; le mobilier urbain…

Mais ce matin une grande lassitude s’empara de moi. J’avais ouvert mon courrier : des lettres des assurances et de la banque, ainsi qu’une facture d’électricité. J’avais tiré de l’argent au distributeur automatique du coin de la rue. J’avais téléphoné à l’entreprise Orange, qui sans vergogne fait de la vente forcée, afin d’essayer de décocher une chose que je n’avais pas coché dans mon contrat téléphonique et ainsi d’éviter de payer inutilement un gadget ridicule imposé.
J’étais, à neuf heures du matin, déjà bien fatiguée des dictats de la civilisation. C’est alors qu’après avoir ainsi bataillé avec le monde réel, je commençai à m’intéresser aux changements que nécessitait mon site sur la grande Toile. La veille, je m’étais trompée dans les balises de code html et mon site ressemblait à un échec, comme me l’avaient fait remarqué par courrier électronique des habitués soucieux. Le monde virtuel ne me parut pas plus léger que le monde réel.

Il m’arrive d’ouvrir la fenêtre et de demeurer de longs moments, enveloppée dans un rêve, en instance. Je rêve qu’un monde peuplé d’arbres et de bêtes commence au bas de l’immeuble. J’imagine des enfants courir dans des clairières ; des océans, non bordés d’immeubles, mais de dunes. Des maisons qui ressemblent à des cabanes, où aucun fil, aucune prise, aucun tuyau ne trouble la facilité de la vision.

Quand le rêve s’éteint, que le vent me dérange, que je ferme la fenêtre et que le monde humain revient, j’admire les bonobos de n’avoir pas inventé le code html.

10.03.2008

Les Enfermés

Suite à des questions amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).

Les enfermés
La question de la réparation du crime et de la dignité corporelle (Newropeans Magazine, novembre 2006)

Condamnation et enfermement
La Justice envoie beaucoup en prison. Il est frappant de penser que l’enfermement n’est pas réservé à ceux qui portent atteinte à la vie et à la dignité d’autrui ; des gens qui ne représentent aucun danger pour les autres croupissent de longues années en prison.

S’agit-il de faire payer à quelqu’un sa dette envers la société ou de protéger les membres de la société d’un individu violent ? Ces deux actions se confondent-elles ?
Les citoyens, au nom desquels on enferme, sont-ils seulement en mesure de répondre à ces questions ?

Réparation, dépossession
Les moyens de réparer un tort – travaux, amendes - ne manquent pas.
Pourquoi la société ne demande-t-elle pas plus souvent au « coupable » de réparer son tort, au lieu de lui faire subir une exclusion et de porter atteinte à sa dignité pendant un certain nombre d’années ?

Enfermer, c’est prendre possession du corps de l’autre. Dès lors, la prison ne devrait-elle pas être réservée aux gens dont la liberté de mouvement constitue une menace pour les corps, la vie, la santé des autres ? Peut-elle servir à autre chose qu’à protéger la société du meurtre et du viol ?

Respect et protection
Si nous admettons que la peine de prison n’est ni une punition – une société humaniste ne punit pas en enfermant les corps et en annihilant l’intimité -, ni une réparation – est-ce réparer, que de subir un enfermement ?-, alors elle ne constitue rien d’autre qu’une « solution » extrême et désespérée de protéger les gens. Dès lors, nous devrions faire en sorte que les criminels dangereux soient traités au mieux. Assurer à la personne que l’on enferme pendant plusieurs années, plusieurs dizaines d’années, un confort qui traduise le respect que nous accordons à la vie humaine et permette au prisonnier de vivre, au sens entier du terme : penser, se déployer dans l’espace, contempler la vie.

Espace vital
La question du (statut du) corps, animal ou spécifiquement humain, est centrale dans beaucoup de nos activités. On s’approprie le corps des animaux. On enferme de force les « malades mentaux ». On prive les prisonniers de leur liberté de mouvement.
Jusqu’à quel point la société peut elle prendre possession du corps et de l’intimité du criminel ou du déviant ?

Devrait-on définir le droit à un espace vital minimal, inaliénable ? Quel serait-il ?
Cette question, nous nous la posons de plus en plus au sujet des animaux. Mais nous devrions aussi considérer la prison sous cet angle corporel : quelle étendue spatiale et quelle possibilité d’intimité laissons-nous à ceux que nous enfermons ?

La question de la prison devrait tous nous préoccuper.
L’utilisation de la prison révèle notre rapport au corps humain, au corps d’autrui, et notre vision de la justice.

Edith de Cornulier-Lucinière, Paris

08.03.2008

Ave Imperator ! Moritori te salutant

Suite à des questions amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).

Voici Ave Imperator ! Moritori te salutant... (Newropeans Magazine, août 2006)

« S'il faut donner son sang, Allez donner le vôtre, Vous êtes bon apôtre, Monsieur le président »
Boris Vian

« Du combat, seuls les lâches s'écartent »
Homère

Dans l’Antiquité, puis au Moyen-Âge, les chefs étaient au premier rang dans les batailles. Peu à peu, les dirigeants apprirent à faire la guerre sans risquer leur vie.
Lors de la campagne française en Russie, le prince russe, Bagration, finissait certaines batailles au corps à corps… Dans le camp d’en face, l’empereur Napoléon restait en retrait du champ de bataille. Il risquait beaucoup moins sa vie que ses prédécesseurs ; mais les canons sifflaient sur sa tête et il pouvait à tout moment exploser avec sa longue-vue. Pourtant, il fuit en cachette la Russie, pour rejoindre Paris, où il reprit sa vie de palais pendant que ses soldats mouraient de faim, de froid et de fatigue dans la neige russe. Il ouvrait ainsi une ère très agréable aux chefs : celle où leurs décisions ne les engageaient plus à mourir.

Certaines scènes appartiennent à nos époques, comme celle d’un chef des armées qui dirige les opérations depuis sa maison de campagne, n’ayant aucune expérience matérielle, physique et psychologique de ce qu’il prône. Il nous paraîtrait aberrant que Messieurs les présidents de la république des Etats-Unis d’Amérique, d’Israël, du Liban, soient en train de se battre aux côtés de leurs soldats, de lâcher eux-mêmes les bombes sur les villes et sur les populations.
Saint-Exupéry écrivait : « La guerre, ce n’est pas l’acceptation du risque. Ce n’est pas l’acceptation du combat. C’est, à certaines heures, pour le combattant, l’acceptation pure et simple de la mort ». Cette parole est vraie pour ceux qui font la guerre ; elle ne l’est pas pour ceux qui la décident, ni pour ceux qui la votent à l’Assemblée, ni pour le chef des armées. Pour eux, il ne s’agit pas de l’acceptation de leur propre mort, mais de celle des autres.
La répartition des rôles et des métiers a ses utilités, ses justifications, certes.
Mais le sacrifice de la vie des autres n’exige pas le même engagement personnel que l’acceptation de sa propre mort… L’observation des hommes et des animaux nous rappelle assez comme l’horreur de la mort et l’amour irrationnel de la vie sont répandus ; la gloire de ceux qui décident la guerre, et la mort de ceux qui la font, laissent rêveur.
Comme les chefs d’Etat, la plupart des citoyens ne connaissent pas la guerre réelle, directe, celle qui fait irruption dans la vie pour balayer toutes les choses aimées. Que signifie « intervenir en Afghanistan, en Irak, en Serbie », pour un citoyen dont le rapport à la guerre se réduit à regarder une télévision ? La perte de soldats français en Afghanistan ne faisait pas même l’objet d’une ligne dans les grands journaux français. Le peuple français ne s’intéressait pas aux conséquences des décisions prises en son nom, puisqu’il n’était pas en danger.
« Se faire tuer » est le métier du soldat ; les citoyens des nombreux Etats engagés en Serbie pouvaient approuver de concert les interventions meurtrières sans réfléchir outre mesure. S’ils avaient été concernés par la mort, sans doute la défense guerrière des droits de l’homme aurait paru moins alléchante, plus discutable.

A la barbarie des chefs sanguinaires des despotismes d’antan, succède l’indifférence des technocrates décisionnaires. Dès lors, comment penser la guerre ? Faut-il la refuser complètement ? Ou, considérant qu’elle est inéluctable, faut-il l’organiser ?
Lorsqu’on compte les morts au combat, comment accepter que le chef des armées ne déplore pas la moindre foulure, ni même une tâche de boue sur ses costumes ?
Quelle est la valeur d’une décision qui met la mort en jeu, quand le décisionnaire sait que lui et les gens qu’il aime seront totalement épargnés ? Dans quelle mesure des chefs d’Etat et des ministres, désolidarisés, dans les faits, de ceux qui mourront d’appliquer leurs décisions, peuvent-il les représenter officiellement ?
Quelle considération donner à des décisions prises par des hommes protégés, sacrifiant, au nom des droits de l’homme ou au nom d’autres idéaux paisibles, la vie d’autres hommes ? Y a-t-il une légitimité à voter la mort des autres, même au nom des idéaux les plus élevés, quand soi-même on ne s’engage pas dans la bataille ? La réponse à ces questions abyssales oscille entre la vie et la mort.

Edith de Cornulier-Lucinière, Paris

06.03.2008

La personne, le groupe et l'universel

Suite à des questions amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).

Voici La personne, le groupe et l'universel (Newropeans Magazine, octobre 2006)

La discrimination consiste à rejeter les gens à cause d’une particularité ; par exemple, en fonction de leur couleur de peau – et l’on parle alors de racisme - de leur sexe, et l’on parle alors de sexisme.
La discrimination positive reprend ces critères, pour inverser le processus, et contrebalancer les discriminations par des faveurs. Elle consiste donc, rigoureusement, en du racisme positif, du sexisme positif.
Trois questions surgissent :
Est-ce en allumant des feux qu’on éteint un incendie ?
Devrons-nous faire la différence entre les bonnes et les mauvaises discriminations, et nous satisfaire ici d’avoir été discriminé positivement, pour nous plaindre là d’avoir été discriminé négativement ?
Notre société humaniste et universaliste peut-elle accepter de considérer une personne, non en tant que telle, mais comme ressortissante d’un groupe qui la définit ?

I La discrimination positive et la raison du plus bête

Le critère discriminateur est le même pour la loi qui répare que pour le particulier qui discrimine. La loi respecte donc les critères établis par le sentiment de rejet. Elle adopte ainsi la vision méprisante. Raison est donc donnée au regard discriminateur.

Unir ou désunir ?
La discrimination positive n’aplanit pas les différences, elle les entérine. Nier les différences est sans doute inefficace ; les souligner, les figer, les graver dans le roc de la pensée commune est-il meilleur ? A se focaliser sur la différence, qu’on l’exalte ou la conspue, on la met en valeur. Là, réside un choix de société qui constitue une direction générale de la pensée, séparatrice (clanique) au lieu d’être unificatrice (universaliste). Dès lors, comment demander aux gens de ne pas juger autrui d’après des critères devenus légaux, tel le sexe ou l’apparence physique ?

Victimes professionnelles
La discrimination positive crée des situations perverses : être victime n’est plus seulement un fardeau, mais une source d’avancement, professionnel et social. La professionnalisation de la victime ne peut constituer une amélioration durable de notre société.
Elle s’accompagne nécessairement de la désignation d’un coupable. Le non discriminé « dans la vie » se retrouve grand discriminé par la loi, qui le défavorise au nom de la justice : un coupable ainsi dévolu peut-il accepter indéfiniment un tel rôle, surtout quand, en tant qu’individu, il n’a rien à se reprocher ? Peut-on demander à l’individu innocent qu’il fasse les frais d’actes commis par d’autres, sous prétexte qu’il partage leur sexe ou leur couleur de peau ? Mieux vaudrait faire en sorte que les responsabilités, droits et devoirs du citoyen soient jugés indépendamment de n’importe quelle type d’appartenance identitaire.

La couleur
Discriminer - négativement ou positivement - en fonction de la couleur de la peau, c’est forcer les gens à s’identifier à leur couleur. Au Pérou, j’ai entendu des gens que j’aurais pris pour des Indiens hurler aux Indiens « sales indiens !». J’ai aussi vu des hommes que je trouvais blancs parler quechua, vivre comme les paysans indiens, et ils étaient vus comme « indiens » : le statut social et le mode de vie définissaient ces deux catégories. Avec l’influence nord américaine « antiraciste » figée, les gens apprennent à se voir selon les critères de l’antiracisme, qui sont calqués sur ceux du racisme. Il n’est pas rare de voir les gens se vanter d’être des Indiens auprès d’Occidentaux antiracistes et se vanter d’être blancs auprès de leurs concitoyens indiens.

Le sexe
Quant au sexe, ce n’est pas en pénalisant des hommes au profit de femmes qu’on va assurer l’égalité. C’est l’ouverture des universités et professions aux femmes qui a fait qu’elles sont peu à peu devenues aussi éduquées et libres que les hommes. Les femmes ont mis cent ans à rattraper les hommes : comment s’en étonner ? L’exigence de la perfection immédiate est un déni de la réalité. En Chine, l’égalité entre les hommes et les femmes, proclamée dictatorialement par Mao, n’a pas empêché un véritable massacre de masse féminin. On ne façonne pas durablement les volontés et les idées par décret : ceux-ci n’influencent que les discours : chacun dit ce qui est autorisé, mais les mentalités n’évoluent pas. Les totalitarismes le démontrent : il suffit que la pression se relâche pour voir que rien n’a avancé. La patience face à l’évolution en profondeur est seule efficace.

Les quotas
Les quotas soulignent la différence entre la personne qui est là par son « mérite » et la personne qui est là par sa couleur de peau ou parce qu’elle est une femme.
Ceux qui réclament la discrimination positive disent parler au nom de la générosité. Ceux qui la refusent peuvent faire de même : des individus noirs aux Etats-Unis, ont préféré renoncer à l’université quand ils ont su qu’ils y étaient reçus pour remplir des quotas. Leur parole serait-elle écrasée par les gens qui disent parler en leur nom ? Un homme n’est pas réduit au groupe sociétal auquel il appartient – il est même censé, en pays humaniste, en pays universaliste, le transcender !

II La discrimination positive et la loi du plus fort

Une apparence d’égalité offerte à ceux qui crient le plus fort à l’injustice ne saurait représenter autre chose qu’une mascarade de justice.

Discrimination et reconnaissance
Les discriminés les plus discrets seront toujours les plus maltraités.
Car la discrimination la pire, c’est celle, justement, que personne, jamais, ne dénonce. Les « discriminés positifs » en cachent d’autres, dont on ne parle pas, dont la défense n’est pas promue par les pouvoirs publics.
De toute société émane des discriminations, qui peuvent être officielles, légales, interdites, bannies, selon les lois et les modes. La discrimination positive n’annule pas la discrimination, elle la régule selon ses normes.

L’humanisme, l’universalisme
La discrimination positive nuit à l’humanisme, qui s’intéresse à la personne humaine dans son individualité, et non dans ce qu’elle représente extérieurement. En sacrifiant des individus, elle rompt avec une longue tradition humaniste qui visait justement à ce que la personne humaine ne soit plus victime de son groupe, mais s’en libère et soit protégé pour elle-même.

Si l’on analyse bien les aspects de la discrimination positive, on réalise qu’elle n’est pas universaliste, ni humaniste, puisqu’elle ne considère pas la personne humaine comme la mesure irréductible de toute chose, et préfère sacrifier un individu au service d’un groupe.
Un tel choix tranche d’avec la culture judéo-chrétienne, humaniste, universelle, laïque. Cet humanisme et cet universalisme ont versé beaucoup de sang, en leur nom violence fut faite. Mais il faut savoir ce qu’on perd, au moins, si on le fait sombrer. Notre société a péniblement, lentement réussi à construire un monde où la personne a le droit d’être seule face à l’universel, où elle est la mesure inaliénable.
L’humanisme universaliste n’est pas la seule pensée généreuse ; mais c’est lui qui, malgré ses errements, ses violences, crée ce respect de la personne, inaliénable à aucun groupe, à aucun pouvoir. Sans lui, ne risquons-nous pas une société de mafias, d’ethnies, de clans, où sans cesse le groupe se dresse entre l’individu et sa liberté ?

Par delà les identités apparentes…
Nous devrions refuser une gestion qui délaisse notre valeur inaliénable d’êtres humains, pour nous classer avec des critères de mesure fondés sur notre apparence extérieure et notre statut social. Un calcul permanent serait dès lors utile pour faire privilégier un groupe ici, défavoriser un autre là. Et ces humains parqués dans des identités artificielles se regarderont avec défiance, les groupes en concurrence se dressant les uns contre les autres.
Quelle négation de la richesse et de la complexité des interactions humaines ! Quel Etat, quelle société peut ainsi mesurer toute la vie en vue d’un monde parfaitement équitable ? Refusons le meilleur des mondes, et tâchons de faire le meilleur dans un monde qui a toujours, partout, été épouvantable.

04.03.2008

La liberté mentale en Europe

Suite à des questions amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).

Voici la Liberté mentale en Europe (Newropeans Magazine, septembre 2006)

« Notre conception humaniste du droit empêche de punir les hommes d’une façon préventive, avant qu’ils aient commis un méfait : la liberté qu’on leur accorde interdit de les assimiler à un animal nuisible, à un serpent venimeux ou à un chien atteint de rage. »
Chaïm Perelman

Les pays de civilisation occidentale développent à la fois une solidarité sociétale élaborée et les libertés civiles. Ils sont partagés entre deux tentatives : prescrire la vie de chacun selon des normes correspondant au meilleur du développement ; ou favoriser l’expression d’expériences variées, de talents créateurs.
Les questions de santé mentale se situent là où la liberté individuelle et la surveillance sociale s’opposent le plus. La psychologie et les sciences de la santé mentale cherchent à distinguer l’attitude juste de celle qui outrepasse la norme de bienséance. La surveillance de la santé mentale est entrée dans les écoles, dans les entreprises, dans les Cours de justice, et s’immisce, par ces biais, dans de nombreuses vies.

Ordre et civilisation
Comment gérer efficacement des millions d’individus, libres dans l’expression de leurs désirs et divers dans leurs choix de vie ? Il est naturel à un système administrant et sécuritaire de chercher à normaliser les gens, afin de traiter efficacement la multitude de cas individuels. Cette grande organisation ne manque pas de bienfaits. Elle assure à chacun un traitement égal, conçu d’après des besoins mesurés à l’aune du plus grand nombre.
Pourtant, quand la mesure du plus grand nombre s’impose avec force, inéluctablement un certain nombre d’individus souffrent sans recours de ce « bien » écrasant, étranger à leur être, qu’on veut leur imposer. Lorsqu’il s’agit de santé mentale, ces personnes sont touchées au plus profond de leur intimité : la pensée, la relation à son corps, le rêve, les croyances sur l’univers.

Administration et organisation sont toujours normatives, et de ce fait, malgré leurs avantages, toujours liberticides. Pourtant, la pensée radicale et le rêve forment des composantes essentielles de la civilisation, de la liberté. Nos héros des temps passés, rêveurs, créateurs, novateurs, n’auraient pas échappé, dès l’école primaire, aux diagnostics destructeurs des personnes chargées de la santé mentale. L’intrusion à l’excès de la société chez l’individu ne reflète pas un niveau élevé de civilisation, mais d’ordre.

Déviances et contextes
Il est facile d’être déviant : il suffit que la voie soit très étroite. Quand l’ordre social est serré, les personnes qui s’en écartent sont vues comme pathologiques. Dans une société qui exige peu de conformisme, les gens peuvent plus aisément développer des comportements variés.
La norme psychologique d’une époque est témoin de sa nullité autant que de sa beauté. La norme change avec la société. Le malade d’une époque peut-être un héros ou un bon citoyen à une autre. Devons-nous « soigner » tous ceux qui ne sont pas de leur époque mentale ?

Quand les éducateurs ont besoin de bras, ils mésestiment les enfants réfléchis et calmes. S’ils ont besoin de calme, ils conspuent la vivacité et l’énergie. L’hyperactivité est une maladie enfantine nouvelle qui consiste à crier, pleurer, taper, à ne laisser aucun répit aux adultes. En d’autres époques, cette vitalité aurait été appréciée, parce qu’elle aurait été utile. Mais quand l’école consiste à demeurer assis de longues heures entrecoupées de récréations dans de petites cours bétonnées, quand les appartements citadins ne permettent pas de liberté de mouvement, comment l’enfant énergique et libre ne paraîtrait-il pas déséquilibré ?

Dans un village de cultivateurs au Mexique, un villageois, à cause de son impotence pour la vie des champs, était vu comme un demi idiot par les villageois ; il passait cependant ses journées à compiler par écrit leur culture nahuatl millénaire.

Au regard de la pensée amérindienne, les hôpitaux psychiatriques ne peuvent être que le reflet monstrueux d’un monde totalitaire où l’esprit et le corps sont enchaînés ; ou l’on appelle les chamanes des schizophrènes.

Il n’y a pas de certitude psychiatrique. Plutôt que de tenter à tout prix de réaliser un monde parfait, cherchons à laisser le maximum de gens imparfaits vivre à leur guise.
« Ce qui aurait dû mourir avec le communisme, c'est la croyance que les sociétés modernes peuvent être gouvernées selon un seul principe, qu'il s'agisse de planification collective ou de libre jeu de marché, » note le philosophe canadien Charles Taylor, et l’on pourrait élargir sa pensée à la gestion psychologique de la société.

Troubles mentaux ou troubles sociétaux
Certes, on ne va pas laisser des fous faire n’importe quoi sous prétexte que tout est relatif. La santé mentale pose la question de la responsabilité. Celle de l’individu face à la société ; celle de la société face à l’individu. Mais, de même qu’il n’est pas difficile d’avoir l’air coupable face à un juge, il n’est pas difficile de paraître malade face à un docteur… Le diagnostic médical, comme le jugement, disqualifie la parole de la personne en observation.

Les valeurs peuvent être différentes sans être criminelles. Interdire l’inceste, saine résolution, n’implique pas d’imposer des modes de relations familiales. Les psychologues prônent aujourd’hui sévèrement que les parents ne dorment pas avec leurs enfants. C’est pourtant chose fort répandue dans toutes les sociétés du monde où la maison familiale ne possède qu’une couche, et ce l’était également dans les fermes d’Europe il y a peu.
A force d’organiser une gestion humaine parfaite, qui prend en compte tous les aspects de la vie, nous planifions l’annihilation totale de la liberté individuelle et de conscience. Définir précisément ce qu’est l’humanité, la société, l’individu, la santé mentale, revient à imposer une idéologie, une vision du monde qui périme toutes les autres.

Lorsque nous nous protégeons de qui met en danger la vie d’autrui, et aidons les gens malheureux à mieux respirer dans notre monde, demandons nous à quel point nos rues doivent être normales, à quel point nos vies doivent être lisses. La présence des gens « fous » dans notre sphère de vie quotidienne est vitale pour eux, mais aussi pour toute la société, parce qu’ils étirent l’espace de vision, de pensée et d’attitude. Nos exclus, nos parias, nos fous représentent nos plus grandes peurs. Être en quête obsessionnelle d’équilibre, n’est-ce pas être encombré en permanence de pensées qu’une personne « équilibrée » n’aurait jamais ? On emploie l’expression de « personnes atteintes de troubles mentaux. » Mais vivre, n’est-ce pas, justement, être atteint de graves troubles mentaux qui ne guériront que dans la mort ?

Psychiatrie et Incertitudes
Au sein d’une famille, d’un Etat, les anormaux et les déviants ne sont pas rentables. L’acceptation ouverte de ces gens, dès lors qu’ils ne posent pas de danger grave, représente la garantie que nous avons d’autres valeurs que le contrôle total et la rentabilité, d’autres aspirations que le fonctionnement optimal des choses, d’autres envergures intellectuelles que la certitude de ce qui est et de ce qui n’est pas comme il faut.


Selon l’Organisation mondiale de la santé, « Good health is a state of complete physical, mental and social well-being, not merely the absence of desease and infirmity ». C’est très vrai ; mais c’est si flou qu’il faudrait décider de renoncer à jamais à établir des normes européennes pour la santé mentale.
Qui peut ôter à autrui la liberté d’être soi ? Aux égarements individuels, ne répondons pas par la folie du contrôle total.
Ne croyons pas que nous progressons parce que nous quittons une erreur pour entrer dans une autre. Il n’y a sans doute pas de progrès. Il n’y a sans doute pas de régression. Il n’y a peut-être que la vie, ce grouillement impulsif, et la prison mentale des humains, dont la forme des barreaux change au gré des générations.

Edith de Cornulier-Lucinière, Paris

03.03.2008

Errants des mégapoles d'Europe

Suite à des questions amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).

Voici Errants des mégapoles d'Europe (Newropeans Magazine, juillet 2006)

Lorsqu’on traduit les droits de l’homme dans les langues qui ne possèdent pas les mots de la philosophie grecque et chrétienne, les articles sont ramenés à leur plus simple expression. Chacun peut aller où il veut… chacun peut avoir une maison… L’ironie du grand texte nous prend à la gorge : en son nom, nous jetâmes sur la Serbie, sur l’Irak, des bombes. Mais dans nos cités, n’est-ce pas l’inégalité qui plonge les gens dans la misère et l’oppression qui les laisse sans ressource ?

Le roman des jungles urbaines

Comme les figures célèbres des romans - Jean Valjean, Oliver Twist et Rémi sans famille, Gervaise et les filles de De Quincey -, les peuples de l’abîme vivent dans l’inframonde de la cité, se disputent ses restes, se réchauffent loin du soleil social.
Mais, exaltés dans la fiction, on les conspue dans le réel. On force les enfants à finir le poulet, puis les berce avec l’histoire d’une gentille petite poule ; de même, on les écarte de cet homme aux habits miteux qui empeste sur le macadam, pour leur conter, avec des larmes dans la voix, l’histoire de Jean Valjean.
Il faut pourtant poser des yeux ouverts sur notre monde. Dans les rues des villes, des hères survivent au milieu de la grande consommation. Pour les humains brisés par les travaux, l’isolement et le manque, il n’y a pas de recours. Au XXème siècle, nous vîmes éclore des architectures qui parquaient les êtres dans des tours laides, vite insalubres, aux portes des villes. Mais voilà que fleurissent de nouveaux nomadismes.

Les gueux

Qui sont ces êtres qui, lorsque nous tirons les verrous sur la chaleur de notre foyer, continuent de hanter la nuit de la ville ?
Le paria vit hors du monde social ; il l’accepte, bien qu’il en souffre : c’est une condition de sa dignité morale. Il ne veut pas de la vie cadrée, sans choix, sans vérité, que le monde lui propose. L’exclu s’est trouvé déshérité, socialement, matériellement, financièrement. Il n’attise pas la pitié de la société ; il l’indiffère, ne correspondant ni à ses héros, ni à ses protégés. On assiste le défavorisé avec condescendance ; il en souffre, ou bien il est complaisant.
Ainsi la figure de l’exclu est double : celui qui refuse notre monde ; celui qui n’y accède pas. La société pose, comme condition pour donner l’asile à un être humain, qu’il accepte le contrat qu’elle lui propose. Mais ce contrat n’est-il pas biaisé, entre une énorme société organisée et l’individu qui naît en son sein ?

L’espace, la lumière et le mouvement

Où peuvent vivre les gueux, avec leurs chiens et leurs bagages, sans déranger l’ordre économique et social ? La rue n’est pas libre. Tout l’espace du monde est sous contrôle. Où vivre, où déployer son corps, où cueillir sa nourriture ? Des courageux se battent pour le droit des animaux à vivre leur animalité dans un monde dévoré par le « progrès ». Etendons cette lutte aux humains : qu’ils puissent aussi vivre leur animalité – le déploiement libre de leur corps et de leur cœur dans un espace ouvert.
La liberté de circuler, la liberté de vivre sous un toit, supposent mille papiers en règle. Les champs, les forêts, les océans ne sont plus libres.
Que signifie une liberté qui ne serait qu’un concept, un droit différé, un droit administré ? L’homme face à l’univers n’existe plus : il n’y a plus que l’homme face à la société et la société face à l’univers.

« Comment cela s'appelle-t-il, quand le jour se lève comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et qu'on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ?
- Demande au mendiant. Il le sait ».
- Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s'appelle l'Aurore ».
Jean Giraudoux, Electre

Sur les routes d’Europe

Quel est le sens d’une culture qui s’oppose à la nature ? Quelle est l’essence d’une liberté qui oppresse les désirs des hommes ? Qu’est-ce qu’une économie qui broie l’individu ? Les errants d’Europe interrogent le fond des droits que nous prônons, des devoirs que nous exigeons. Une Europe suradministrée, surcontrôlée, où les droits théoriques se traduisent par des procédures administratives, ne peut être un rêve – ne peut être un phare. A l’aurore de notre avenir commun, ne choisissons pas une survie matérielle réglée pour les obéissants, tandis que les autres sont relégués aux mondes d’outre-société.
Que le visionnaire et le pragmatique triomphent de l’idéaliste, du fataliste et du procédurier. Le rêve européen ne doit pas être administratif et gestionnaire. Il doit avoir aussi ses routes libres…

Edith de Cornulier-Lucinière, Les Sables d’Olonne, Juillet 2006