02.02.2008
Un roman autobiographique de Vénéxiana Atlantica
Je publie désormais des chroniques fictives sur le site Univers de Sara.
Je commente ainsi des films et des livres qui n'ont pas encore été tournés et écrits mais le seront peut-être un jour.
J’entendais ta guitare pleurer
Oisive jeunesse
A tout asservie,
Par délicatesse
J'ai perdu ma vie.
Ah ! Que le temps vienne
Où les coeurs s'éprennent.
Tout au long du livre un poème revient. Ce poème, c’est la Chanson de la plus haute tour, d’Arthur Rimbaud. Vénéxiana Atlantica a vécu bercée, baignée par ce poème et elle écrit encore cette autobiographie –ce roman inspiré du réel, ou peut-être cette réalité romancée – sous l’inspiration de cette courte et majeure pièce du poète rebelle français.
Il semble que le livre entier est une suite de variations sur la chanson de la plus haute tour.
Je me suis dit : laisse,
Et qu'on ne te voie :
Et sans la promesse
De plus hautes joies.
Que rien ne t'arrête,
Auguste retraite.
En dépit de son titre mièvre, J’entendais ta guitare pleurer est un grand livre. Un livre qui restera sur les étals des libraires longtemps après que la diva Vénéxiana Atlantica, qui nous livre ici son autobiographie romancée, aura quitté ce monde. Un livre qui continuera à passionner tant que la musique beith, ce magnifique art populaire du XXIème siècle, résonnera dans les oreilles des mélomanes et des poètes en herbes, ainsi que de tous les fils et les filles de la révolte et de la liberté.
J'ai tant fait patience
Qu'à jamais j'oublie ;
Craintes et souffrances
Aux cieux sont parties.
Et la soif malsaine
Obscurcit mes veines.
Ce qu’Atlantica raconte, ce n’est pas seulement sa vie, mais les rêves et les combats de millions d’être humains de sa génération. « Nous rêvions de demain, qui serait mieux, mieux que le lycée, mieux que le gris des jours et le marron de la nuit, mieux que les têtes des professeurs et les têtes de nos camarades. Mais c’était illusion : nous étions libres, bien qu’esclaves, puisque ce n’étaient pas nous qui tenions les chênes. Nous étions libres au fond de nous, et nous savions rêver ».
Brûlés par les désastres écologiques des années grises, ceux qui se sont levés pour inventer la musique beth et crier leur amour du monde animal et du catholicisme antispéciste sont décrits avec cœur par une femme qui les connut de l’intérieur, puisque elle fut un de leurs guides.
Ainsi la prairie
A l'oubli livrée,
Grandie, et fleurie
D'encens et d'ivraies
Au bourdon farouche
De cent sales mouches.
Quelques passages édifiants valent d’être reproduits ici :
« A l’époque Bob n’était pas encore ivre tous les soirs et nous ne buvions que dix canettes de daleth lors des répétitions. Je me souviens de Lilas dansant en hauts talons, divine, sous nos regards délictueux, à lui et à moi. Je me souviens que les journaux déclaraient que la guerre allait commencer et nous crachions sur les nouvelles pour mieux laisser l’imaginaire coloniser, lentement, puissamment, notre vie. Nous lisions Edith Morning : « Si j’avais su que les rêves sont réels et le monde illusion, j’aurais inversé ma vision de la liberté et celle de la prison. Mais les menteurs amers disent décriant les images qu’elles sont illusoires, et nous entraînent dans leur « réel » qui n’existe que dans leurs sombres couloirs ».
Ce style direct, vivant, enlevé, maintient tout le roman dans cette course à perdre haleine contre la vieillesse qui se fraye un chemin dans la vie de Vénéxiana et qui l’emmènera un jour de l’autre côté de la mort. Car c’est un livre qui n’oublie jamais que la mort est dans la vie, que la mort, c’est la vie, que la vie EST la mort. Vivre, c’est mourir. Refuser de mourir revient à refuser de vivre.
« La vie nous a menti. Elle s’était voilée pour nous paraître facile ; nous avions cru à des avenirs beaux comme des soleils chargés d’une pluie tiède. Il n’en fut rien. Chaque pas vers le rêve est un pas vers la désillusion. Si nous bougeons, nous sombrons tous ensemble dans le noir abîme du désespoir immense».
J’entendais ta guitare pleurer est un livre qui tranche, qui blesse, qui cogne à chaque page. Vous sortez de sa lecture groggy, comme on sort d’un combat de boxe. Ce livre est un ring, où la vie danse, dense, de façon étonnamment intense. Chaque page vous balance sa dose de coups de poings qui vous renversent les idées et vous décrochent le cœur. Chaque phrase est une vague qui peut vous engloutir définitivement. Le témoignage de cette femme, qu’on a tant décriée, qui s’est battue pour sa liberté d’être elle-même et qui n’a jamais tombé les armes est un grand moment de crépuscule psychologique.
Ah ! Mille veuvages
De la si pauvre âme
Qui n'a que l'image
De la Notre-Dame !
Est-ce que l'on prie
La Vierge Marie ?
Nous l’avons dit dès le début de cet article, malgré son titre presque mièvre, J’entendais ta guitare pleurer est un roman d’une puissance subjugante. Il faut dire aussi que la guitare que l’auteur aimait à écouter pleurer, c’était celle d’un ami intime qui fut aussi un grand homme, un homme qui traversa le siècle sans se passer des sommets de la misère et des bassesses de la gloire. La guitare de John Peshran-Boor.
Il ne reste plus qu’à espérer que Vénéxiana Atlantica trouvera le repos, dans une retraite bien méritée, maintenant qu’elle a fini son œuvre dernière. Son oisive jeunesse a passé. Elle aura été créative, fulgurante. Elle nous aura fait flamboyer. Il en reste quelques disques et un livre, ultime message d’une âme qui se crut vendue au diable quand elle n’était que trop angélique. Adieu Vénéxiana, puisque vous nous dîtes adieu. Nous entendrons encore longtemps votre guitare pleurer.
E CL
2054
16:55 Publié dans Chroniques fictives | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : livre, autobiographie, musique, villabar
22.01.2008
Ever Lost
Je publie désormais des chroniques fictives sur le site Univers de Sara.
Je commente ainsi des films et des livres qui n'ont pas encore été tournés et écrits mais le seront peut-être un jour.
Je reproduis la chronique du film d'Amos Mariecque Ever Lost
Un film d’Amos Mariecque,
Avec William Fontaine
Avec la voix de Vénéxiana Atlantica,
Produit par GUSH Productions, NYC, 2037.

Ever lost est un film résolument réussi. Mariecque y raconte une histoire universelle. Il y affine sa technique des flash to. Il nous emmène dans un univers qui marquera la civilisation artistique mondiale.
L’histoire ? Au cœur de la ville de New York, dans les années 2000, un militant antispéciste sauve des enfants et des animaux.
Le jour, il travaille dans une pizzeria.
Le soir, il zone en quête d’un sourire féminin.
La nuit, il hante les orphelinats et les zoos, les instituts sociaux et les laboratoires scientifique : il délivre enfants et animaux du joug adulte.
New York : c’est la première fois que le cinéaste filme la Fille des villes. Car si Moscou, si Prague se disputent le titre de Mère des villes, New York est la fille insoumise et rebelle des villes vieilles d’Europe. New York : le vieux New York des années 2000 est ressuscité ici dans les images fabuleuses d’un cinéaste à son apogée. New York : rues longilignes traversées d’humains élancés qui marchent dégingandés tandis que le flot des voitures jaunes file entre les rangées d’immeubles hauts.
Le générique de début défile sur une image noire et bleue : New York la nuit. Le noir de la nuit, le bleu des phrases des voitures. Elles défilent tandis qu’un homme debout, immobile, attend.
Une dédicace apparaît : "à Hélène Lammermoor, pour son hospitalité précieuse, pour quelques moments trop vite partagés".
C’est la première fois qu’une dédicace apparaît au générique d’un film de Mariecque. On sait que la journaliste Hélène Lammermoor et la créatrice de Salons Littéraires Elise Revon-Rivière avaient réalisé un documentaire sur Mariecque alors que celui-ci soignait sa septième dépression nerveuse dans un sanatorium mental de Saint-Jean en Ville. Inachevé, le documentaire n’en avait pas moins été primé au Festival des films ratés de Panamaribo - festival, on le sait, infiniment plus luxueux et laminant que les festivals dits de cinébouffons, où bourgeois en goguette s’amusent à jouer aux artistes (Cannes, Sundance, Deauville, et même Sarajevo).
L’homme que l’on voit attendre est notre héros, l’unique personnage du film. Il s’appelle Andreï Tarkov. Le film n’est pas découpé en trois actes ; il ne comporte pas d’événement déclencheur, ni de climax. Il suit les déambulations antispécistes d’Andreï Tarkov, admirablement campé par un William Fontaine romantique à souhait.
Amos Mariecque reprend ainsi un personnage qu’il avait suivi tout jeune, lorsqu’il écrivait pour la série VillaBar, à Paris. "Quitte à retourner dans ces années 2000 où j’appris à vivre, autant que ce soit accompagné d’un personnage qui m’importait alors". L’acteur a accepté le défi de replonger, lui aussi, dans son rôle de jeunesse.
Au milieu du film, un long silence : Tarkov fume une longue cigarette. Sa fumée bleue monte en volutes. Il ferme les yeux. La lourdeur des souffrances animales et enfantines l’a vidé. Il nous semble qu’il va craquer, se prendre la tête entre les mains, s’effondrer au bord du trottoir. La voix de Vénéxiana récite Charles Baudelaire et une larme coule sur la joue d’Andreï. L’on devine alors que dans les yeux de ses protégés c’est sa propre enfance, sa propre animalité dévastée que cet homme au regard métallique tente de conjurer. Un instant, il flanche. Mais il se reprend. L’homme tiendra jusqu’au bout.
Le reste du film est allumé par la musique de Gontran Gogue (opuscule du Crépuscule). Les paroles de l’opéra électrosymphonique s’élèvent tandis que les images se bousculent, flous après flous, mouvements lents noyés de travellings russes.
Au commencement, il y eut ton souffle et puis le mien/ suivit le silence des bouches et la parole des mains/la ville immobile frissonne par la fenêtre/ses toits inertes n’ont plus la foi/quelques éphémérides au loin/l’hiver est une saison qui ne finit jamais, malgré les rires de l’été/ Je m’incline devant ton désir/au fond de tes yeux embrumés, je t’ai aimé.
Les chiens, les pigeons, les rats, les humains ont la même valeur pour Amos Mariecque. La même valeur scénaristique ; la même valeur spirituelle. Le Maître du temps cinématographique ne donne pas dans la hiérarchie des espèces. Il ne donne pas plus dans la hiérarchie des sexes. Hommes, femmes, hermaphrodites se côtoient sans se faire mal. Leurs individualités ne sont pas affectées par leur genre ; les relations qui les unissent non plus. Ce qui les définit, et souvent les sépare, ce sont leurs choix.
Le tournant du film : un travelling russe qui parait éternel et qui fond sur une image du futur (encore un flash to !) L’homme hésite. On croit que tel l’âne de Buridan il n’arrivera pas à choisir, se condamnant à demeurer dans la ville parmi les fous. Puis brusquement, il tourne à droite et part d’une allure vive.
Il est sauvé. Au loin, les véhicules de police arrivent. Mais Andreï Tarkov ne sera jamais retrouvé. Il aura sauvé ce qu’il a pu de bêtes et de gosses avant de s’en aller finir sa vie de l’autre côté de la frontière, quelque part où personne n’ira l’embêter. Un légionnaire solitaire, sans armée, sans frères d’armes, seul avec sa cause, ses cigarettes et la voix de Vénéxiana Atlantica qui récite : "Sois sage, Ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille".
Il est difficile de résumer ce film. Deux heures de promenade à travers les images de la ville, qui sont les images des âmes des êtres dont le Maître nous parle. Amos Mariecque dit qu’il vieillit. Son œuvre, elle, reste semblable à ce qu’elle a toujours été : ni jeune, ni vieille - intemporelle.
2037
21:25 Publié dans Chroniques fictives | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Sara, chroniques fictives, villabar, moscou, flash, new york, cinéma


