22.03.2008
Une Marche humaine
Suite à des question amicales, j'ai eu l'idée de reproduire ici, régulièrement, des articles parus ailleurs sur la Terre virtuelle (Encyclopédie de l'Agora, Newropeans Magazine, Journal d'AlmaSoror, Univers de Sara, Taurillon, etc).
Voici Une Marche humaine, publié en premier sur Animauzine, le 9 mars 2007
Les conditions d’existence des animaux sont très dégradées depuis que l’homme a pris les commandes de toute la surface terrestre. La manière de les traiter fait débat, et les tenants de tous les camps se battent à coup d’arguments biologiques, philosophiques, religieux. Pour chacun, il s’agit de prouver la véritable place de l’homme et les droits que cette place lui confère.
Faut-il alors se persuader, comme dans la Ferme des animaux de George Orwell, que « tous les animaux sont égaux, mais il y a des animaux plus égaux que d’autres » ? Ou penser, avec Marguerite Yourcenar, que « La protection de l’animal, c’est au fond le même combat que la protection de l’homme » ?
La procession des voix pour les sans voix
« Je continuerais à me nourrir de manière végétarienne même si le monde entier commençait à manger de la viande. Cela est mon opposition à l’ère atomique, la famine, la cruauté - nous devons lutter contre. Mon premier pas est le végétarisme et je pense que c’est un grand pas ». Isaac Bashevis Singer
Une procession aura lieu le 24 du mois de mars de l’année 2007. Elle partira à deux heures de l’après-midi de la place du Panthéon.
Des êtres humains se rassembleront pour demander à ce que leur dignité humaine soit respectée, et qu’on ne massacre plus en leur nom.
La cause animale est une très vieille cause, mais elle n’a jamais fait l’objet de grands débats publics dans nos sociétés, ou bien ces débats ont sombré dans l’oubli. Elle est parfois couverte de ridicule, comme si la cause animale était une passion enfantine. Pourtant, comme le disait Emile Zola, « la cause des animaux passe avant le souci de me ridiculiser ».
La nature animale ou les individus animaux
Il y a plusieurs façons de vouloir protéger les animaux. Deux grandes tendances se dégagent du paysage varié de la réflexion sur la condition animale en terre humaine.
La première est globale : les associations de défense de la nature représentent ce courant : on y défend les loups parce qu’ils font partie de la nature. Il s’agit de préserver la diversité des espaces et la capacité de la terre d’accueillir la vie sauvage.
La seconde est fondée sur le respect de l’être animal. Il représente un « humanisme élargi ». Ainsi, les fondations qui prônent cette vision ne défendront pas une politique visant à réintégrer des ours dans une région, parce que cette politique privilégie le groupe des ours au détriment des individus qui seront sacrifiés (transports, adaptation...) à la cause du groupe. Cette fraternité-là envers les animaux leur reconnaît une identité de « personne ».
Mais ces deux tendances, globale et individuelle, sont souvent appelées à soutenir les mêmes causes.
Une fraternité élargie
« Très jeune j’ai renoncé à manger de la viande et le temps viendra où les hommes regarderont les meurtriers d’animaux avec les mêmes yeux que les meurtriers d’êtres humains ».Léonard de Vinci
Une des premières réactions qui nuit à la défense des animaux consiste à penser que leur protection se ferait sur le dos d’êtres humains. Ce n’est pas le cas ; la plupart des associations se situent dans une ligne résolument humaniste. De grands philanthropes ont soutenu la cause des bêtes, tel le médecin Albert Schweitzer, l’astrophysicien Hubert Reeves, ou encore le Mahatma Gandhi, qui disait : "Je hais la vivisection de toute mon âme. Toutes les découvertes scientifiques entachées du sang des innocents sont pour moi sans valeur."
De façon moins soucieuse et plus cruelle, on reproche aux défenseurs des animaux de faire montre d’une sensiblerie niaise, faible. Mais l’aventurier Mark Twain, qui prit des risques de toutes sortes au cours de sa vie, prit aussi celui du « ridicule » : "Peu m’importe que la vivisection ait ou non permis d’obtenir des résultats utiles pour l’homme. La souffrance qu’elle inflige à des animaux non consentants est le fondement même et la justification pour moi suffisante de mon aversion, un point c’est tout."
Assimilation et opposition de l’animal et de l’homme
Quelle propagande nous a construit ces croyances auxquelles nous nous accrochons comme à une bouée de sauvetage ? Celle qui oppose à l’Art, la nécessité ; celle qui oppose à l’affection, l’instinct ; celle qui oppose à la pensée verbale, le néant ; et celle qui oppose à la souffrance humaine, l’insensibilité animale ?
Nous avons déjà bien montré que nous sommes capables des pires atrocités, sur nous-mêmes, les hommes, sur les bêtes et sur la nature. Il nous reste à témoigner de nos aspirations à la liberté, à la beauté de la nature, au pacifisme de l’Art et au respect de la vie.
S’il faut absolument s’extraire du monde animal, plutôt que par l’assassinat et l’exploitation massifs, optons pour l’attitude fraternelle de celui qui a les moyens de maîtriser ses propres besoins et peut tendre une main amie.
La fête sanglante
Mais pour cela, il faut d’abord contempler le monde tel qu’il est au risque de le voir plus horrible que ce que l’on voulait imaginer. Comme l’écrit Florence Burgat, « lever le silence qui entoure ce massacre trouble impardonnablement une fête qui en passe par le sacrifice animal. Mais notre luxe le plus profond tient surtout dans la douleur tonitruante d’animaux dont nous avons manqué la rencontre, et qui, au fond de leur cachot, attendent quelque chose que nous ne leur donnons pas ».
Déserte est la nuit de l’homme abstrait.
Raoul Vaneigem
Le 24 mars 2007, à Paris, des humains rassemblés défileront silencieusement par solidarité envers ceux qui n’ont point la parole.
Car de nos jours où tout est bétonné, enserré, mécanisé, qu’il soit homme ou bête, désert est le jour de l’animal concret.
21:59 Publié dans imperfection du monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : animalité, antispécisme, végétarisme, leonard de vinci, zola, bashevis singer
14.02.2008
Dépsychiatriser le monde
Je reproduis ci-dessous la pétition signée à l'occasion du procès en appel de Jérôme Martin, ancien président d'Act Up-Paris, poursuivi par Colette Chiland, psychiatre et auteurE de Changer de sexe :
Le mot intéressant de cette pétition est « dépsychiatrisation ». Car en effet, mieux vaut tomber d’un côté que de l’autre de la psychiatrie !
Le docteur de l’esprit est dans une posture de toute puissance puisque il sait mieux que le « malade » ce que celui-ci a dans l’esprit, dans le cœur. C’est en cela que la psychiatrie est pernicieuse et violente. Sous couvert de soin et d’humanisme, elle dépossède l’ausculté du discours sur lui-même. Elle le juge incapable de s’autodéfinir. Elle dénigre donc sa parole, qui ne peut être que « parole de malade, parole de souffrant, mais qui n’est plus parole d’homme libre.
La dépsychiatrisation de la question homosexuelle a été salutaire pour ceux qui souhaitent vivre tranquillement des relations homosexuelles. Au passage, je salue la mémoire de l’inventeur de l’ordinateur, Alan Turing. Le premier numéro du journal d’AlmaSoror lui dédiait cet hommage, à lui, mort en 1954, par suicide. Il prenait un traitement de castration chimique, alternative douce qui lui avait été proposée pour éviter la prison. Motif de la condamnation : mœurs homosexuelles. C’était avant la psychiatrisation puisque c’était un crime. Maintenant, ce n’est plus ni un crime, ni une maladie. Les décisions judiciaires et diagnostics psychiatriques sont toujours rudes ; toutefois ils changent de cible régulièrement !
La pétition :
« Oui, les conséquences des discours et des pratiques psychiatriques sur les personnes transgenres peuvent et doivent être dénoncées
Oui, on peut et doit dire que des psychiatres détruisent les vies de personnes transgenres quand leurs propos ou leurs pratiques rabaissent, insultent, infériorisent les trans ;
Oui, on peut et doit dire que des psychiatres détruisent les vies de personnes transgenres quand ces médecins ont refusé d'entendre la parole, individuelle ou collective, des trans qui leur demandaient de cesser de les considérer comme des malades mentauxLES ;
Oui, on peut et doit dire que des psychiatres détruisent des vies de personnes transgenres quand ces psychiatres ont négligé d'alerter les pouvoirs publics sur l'impact du sida chez les trans, alors que ces médecins étaient en première ligne pour en voir les premiers signes ;
La transphobie existe et ne pourra être efficacement combattue que si l'on reconnaît qu'elle détruit les vies des personnes transgenres. Le discours psychiatrique officiel est un terreau fertile à cette transphobie. Les conséquences des discours et des pratiques psychiatriques sur les personnes transgenres peuvent et doivent être dénoncées.
Nous demandons que la justice reconnaisse l'impact de la transphobie sur les personnes. Nous demandons par ailleurs la dépsychiatrisation de la question trans »
20:43 Publié dans imperfection du monde | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : psychiatrie, dépsychiatrisation, act up, transexualité, alan turing, homosexualité
24.01.2008
L’amitié

Elise Revon-Rivière et Hélène Harder devant le Piston Pélican
phot Isabelle Ferrier
Pourquoi l’amitié est toujours reléguée derrière l’amour ?
Quelqu’un qui se met en couple, dans notre société, a tendance à faire imperceptiblement (ou parfois très perceptiblement) passer le partenaire de couple avant les autres personnes qui l’accompagnent. Cette hiérarchie des relations, mise en avant par le modèle social qui émerge du fouillis des médias, de la culture populaire, des publicités, ne me parait pas justifiée.
Le sentiment d’évidence encore une fois n’est souvent que le résultat d’une campagne idéologique.
En quoi une relation amoureuse impliquerait l’union quasipermanente, économique, sociale, amicale, des deux amants ?
En quoi fonder une famille ensemble impliquerait la désagrégation de deux vies personnelles au profit d’une fusion qui ne laisse pas la place aux projets personnels, aux grandes amitiés individuelles ?
Cette primauté du couple, qui n’a rien à voir avec la vie amoureuse, est une norme sociale étouffante qu’on met en avant. Elle n'a rien à voir avec la liberté ou l’amour. Et ne pas être en couple, au regard de beaucoup, est un manque à combler, la marque d’un échec. A l’instar de la publicité, l’opinion courante créée une pression en associant le couple avec la liberté et l’amour, l’individu célibataire avec la solitude et la frustration. Lorsqu’une personne est seule, il semble que tout l’entourage s’accorde à penser que c’est parce qu’elle n’a pas trouvé quelqu’un. Pourquoi un tel idéal de couple ?
Le couple économique et amoureux (un foyer, un lit double), censé mélanger, comme mon amie Mathilde Felix-Paganon me l’exprimait un jour, le sel de l’amour fou hollywoodien et le beurre de la PME fleurissante, trouve à mon avis sa source dans l’accomplissement du capitalisme.
Virginia Woolf décrit bien dans Orlando cette petite-bourgeoïsation de la société européenne, qui apparaît au XIXème siècle, avec le tourisme, les classes moyennes, la société industrielle et qui regroupe les gens par deux. Un foyer, deux adultes qui partagent le lit.
Ce n’est plus vraiment une alliance économique, car le rêve de l’amour fou est là. Ce n’est pas non plus une histoire d’amour libre, car des considérations économiques et sociales pèsent largement.
C’est donc une norme morale et sociale économicoaffective. Une norme qui atténue la libération de l’individu en lui accolant un partenaire sous peine de passer pour un échec. Une norme qui atténue la vie collective parce qu’elle relègue les enfants et surtout les vieux sur un plan second (les premiers doivent quitter le nid familial dès que possible pour fonder leur couple si possible, se démerder tous seuls sinon, les seconds ne sont pas invités à vieillir chez leurs enfants mais doivent partir en maison de retraite).
Les publicités des banques, des assurances, des marques mettent en scène des couples amoureux.
Les publicités gays le font aussi. La militance homosexuelle s’attarde beaucoup à mettre en valeur le couple et contribue à imposer cette domination de l’assemblage binaire (économique, affectif, social) des gens.
Il semble que l’imagerie générale s’est mise au pas du ménage type Insee. Et si l’on remet beaucoup en cause l’hétérosexualité du couple, on évoque rarement la possibilité de créer d’autres formes d’alliance, de familles et de modes de vie que celles fondée sur le couple.
Pourtant… Sur les rives de l’amitié il y aurait tant d’aventures à vivre.
L’amitié est plus libre car elle n’est pas prise d’assaut par la publicité. Elle ne figure pas en première place du kit que toute personne ayant réussi socialement doit être en mesure de brandir.
L’amitié est belle aussi parce qu’elle peut s’insérer dans les relations familiales et amoureuses. Il y a de belles amitiés entre mère et fils, entre frère et frère, entre amants.
Un ami, c’est une histoire d’amour et de fraternité
Pourquoi ne pourrait-on pas adopter un enfant avec un ami ?
Se pacser avec un ami pour le faire hériter ?
Je ne vais pas commencer à demander de légiférer l’amitié (prônant, par exemple, l’amicoparentalité, le mariage amical…), parce que justement toute la beauté de l’amitié réside dans le fait que l’administration et les médias de masse ne l’ont pas encore découpée, mesurée, asservie.
Je voulais juste mettre en scène le fait que nous sommes beaucoup moins libres que nous pourrions l’être, quand nous correspondons à l’image du bonheur tel que l’imagerie de la société nous la renvoie. Un bonheur deux par deux, clos. Un bonheur par paire, qui nous cache toutes les magnifiques histoires d’amitié, les partages, les inventions que nous pourrions créer si nous étions libres, des histoires qui mélangeraient nos familles, nos amants, nos amis.
13:55 Publié dans imperfection du monde | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amitié, virginia woolf, orlando, liberté, INSEE
23.01.2008
Où est la folie ?
Où est la folie ? la folie est partie et ne revient jamais, ni avec le whiskey ni avec les poudres.
La folie n’est plus attachée au cœur de l’enfant
Où est la magie ? la magie est partie et ne revient plus, ni avec les femmes ni avec les hommes. La magie n’est plus attachée au cœur de l’enfant.
Où est la tendresse ? la tendresse s’est tarie il y a si longtemps. La tendresse n’est plus attachée au cœur de l’enfant.
Où sont les caresses ? les caresses ont changé quand les mains ont grandi. Les caresses ne font plus fondre autant.
Danser dans le soir jusqu’à la nuit noire, oublier la ville, les vils, conjurer les cauchemars, tourner pour retrouver le cœur, la joie, l’espoir.
Où est la souffrance ? la souffrance s’est maquillée, elle ne crie plus comme avant. La souffrance nue est partie avec le cœur d’enfant.
Rêves morts, vous reviendrez avec Elle.
Quand elle s’approchera grande et longiligne avec sa faux ses rires ses dents
Cruella la mort viendra m’emporter et renaîtront de leurs cendres
les beautés, les misères, les grandeurs et les luxures des temps trépassés.
15:25 Publié dans imperfection du monde | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : folie, danse, transe
19.01.2008
Pourquoi attachons-nous les bêtes ?
Requiem pour la liberté
Il est une question qui ouvre des abymes. Pourquoi attachons-nous les bêtes ?
Ma première abysse : le souvenir d’un prisonnier américain, vu sur la télévision d’un voisin, enchaîné, comme dans les bandes dessinées de Lucky Luke. Le pénitencier dans lequel il vivait emmenait ces hommes, pour la plupart noirs, travailler dans les carrières ou d’autres types de grands travaux.
Il racontait à la caméra : « Chez moi il y avait un chien qui était attaché à une chaîne devant la maison. J’ai écrit à ma famille pour leur dire de détacher le chien. C’est trop horrible d’être enchaîné ».
Pourquoi laissons-nous les chiens sous la table lorsque nous mangeons tous ensemble un festin ? Les grondant lorsqu’ils tentent de participer.
Parce qu’ils sont sales ?
On l’a dit de beaucoup d’humains qu’ils étaient sales aussi – trop sales pour toucher ce que nous touchions.
Parce qu’ils ne comprennent rien ?
Pour cela on gardait les enfants et les Indiens loin des endroits de fête et de décision.
Parce qu’ils ne ressentent rien ?
Certes, ils ne ressentent pas plus que ces bébés qu’on opérait sans anesthésie, pensant qu’ils ne ressentaient pas la douleur.
Lorsqu’on parle des sentiments, de la conscience, de la propreté, de la profondeur des autres, parle-t-on d’autre chose que de soi ?
Je sais que mon chien ressent parce que je sais ce que c’est que de ressentir.
Je sais que mon chien aime parce que j’ai aimé.
Je sais que mon chien jalouse parce que j’ai jalousé.
Je sais que mon chien a sa dignité parce que j’ai le sens de ma dignité.
Je sais que le cochon aussi. Et le bouc. Et le mouton. Et l’éléphant. Et le rat.
Et le poisson ? Je ne sais pas. Je n’ai pas d’écailles, pas de nageoires… je suis modelée par mes vertèbres alors je sais que je ne sais pas.
Que ressentent donc ceux qui ne voient pas autrui ressentir ?
Il semble que chaque être doit être à sa place pour la tranquillité d’esprit de Monsieur et Madame : le chien sous la table, la chèvre à l’autre bout du champ, l’enfant en bout de table, etc.
Or, on voit mal de quelle morale, de quelle nature, se dégagerait une place « normale », naturelle des êtres vivants…
Cette histoire de places m’interpelle. Deux sujets font tressaillir les gens, du fond de leurs tripes : ce qu’ils dénoncent comme la « confusion des genres » et « l’anthropomorphisme ».
Or, on pourrait leur rétorquer qu’eux, font du racisme du genre et de l’anthropocentrisme. Ces batailles de mots ne devraient pas oblitérer les vraies questions : pourquoi sommes-nous affolés de l’intérieur lorsqu’on « change la place » des hommes et des femmes, des humains et des bêtes ?22:25 Publié dans imperfection du monde | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : animal, humain, antispécisme, confusion des genres, anthropomorphisme, sexisme, anthropocentrisme


